Conversation au téléphone avec le musicien-chanteur-réalisateur, talent multicasquette plébiscité par Lana Del Rey, Mylène Farmer ou Nicolas Ghesquière.
Artiste multicasquette (au propre comme au figuré), musicien et chanteur à la voix grave des tubes Iron, I Love You, The Golden Age ou Run Boy Run, aux concerts XXL, réalisateur de clips favori de Lana Del Rey, Drake, Katy Perry, Harry Styles ou Taylor Swift, Woodkid, né Yoann Lemoine dans la banlieue lyonnaise, a travaillé aussi bien avec Mylène Farmer, Pharrell Williams, Rihanna ou encore Louis Garrel que mené une collaboration étroite avec Nicolas Ghesquière, signant la création musicale d’une dizaine de défilés pour la maison Louis Vuitton. Coup de fil matinal alors qu’il est sur le point de sortir la bande originale qu’il a peaufinée depuis des mois entre Paris et Tokyo pour le jeu vidéo Death Stranding de Hideo Kojima.
H.B. : Bonjour Yoann, je vous dérange ?
Woodkid : Non, pas du tout, je suis chez moi, à Paris. Je me réveille pour être honnête. Je suis dans mon appartement de la porte de la Chapelle. C’est vraiment mon petit refuge, j’y passe beaucoup de temps car je suis quelqu’un d’assez casanier. Chez moi, c’est sacré.
H.B. : C’est intéressant que vous vous disiez casanier parce qu’on a plutôt le sentiment que vous êtes une personne qui voyage énormément.
W. : Oui, je voyage beaucoup, mais à Paris je ne suis pas un animal social, je préfère être chez moi.
H.B. : Qu’est-ce que vous avez sous les yeux ?
W. : Je suis face à mon salon. Je vois mon piano avec des partitions. Le livre The Complete Piano Etudes de Philip Glass que m’a offert mon ami Tanguy, alias Tepr. Je vois deux photos de Daniel Everett : l’une de sculptures grecques emballées dans des straps de transport, et l’autre de pylônes électriques. Et beaucoup de plantes. Et encore plus de jouets de mon chien Oméga, un lévrier italien qui a 4 ans : il est mon confident, mon ami.
H.B. : Je vous appelle un jour de grand week-end : c’est plutôt travail ou détente pour vous aujourd’hui ?
W. : C’est un peu les deux, comme tous les jours de ma vie. Comme je n’ai pas d’enfant, les jours fériés, les week-ends, ce n’est pas vraiment dans mon logiciel. Je chante un peu tous les jours pour travailler ma voix.
H.B. : Et vous travaillez sur quoi en ce moment ?
W. : Sur la sortie de mon album de bande originale du jeu vidéo de Hideo Kojima Death Stranding 2: On the Beach dont je fais en partie la musique. Le jeu sort le 26 juin.
H.B. : Vous jouez, vous ?
W. : Oui, je suis un gros gamer, et spécialement sur les créations de Hideo Kojima. En ce moment, j’ai une grosse phase de jeux indés. Il y a une crise du jeu vidéo mainstream donc je cherche dans le catalogue des petits studios indépendants.
H.B. : Vous vous souvenez de votre rencontre avec Hideo Kojima ?
W. : J’ai toujours été fan de son travail. Adolescent, je jouais à Metal Gear sur ma PlayStation. Puis une amie commune nous a présentés. Ça a été un coup de cœur artistique réciproque : je suis parti à Tokyo pour écrire une première chanson et on ne s’est plus jamais quittés. Aujourd’hui, ça donne un album.
H.B. : C’est vrai que vous avez dit “non” à Donald Trump ?
W. : Non, ça ne s’est pas passé comme ça puisqu’on ne m’a même rien demandé ! Son équipe a utilisé ma musique pour un clip de campagne sans mon autorisation. Donc je suis monté au créneau parce que je ne souhaite pas que ma musique soit utilisée à des fins politiques, et spécialement pas par quelqu’un comme lui. Bon, c’est surtout symbolique, histoire de faire valoir mes droits et d’exprimer mon mécontentement publiquement. Mais je ne souhaite à personne d’avoir à faire ça parce que ce n’est pas une opération rentable : tu dois payer un avocat, sans forcément gagner le procès parce qu’on ne gagne pas un procès de ce type-là aux États-Unis, et ça craint pour mes futurs visas.
H.B. : Encore faut-il avoir encore envie d’y aller ?
W. : Je n’ai pas attendu l’actualité récente pour déchanter ou en tout cas déconstruire mon rêve américain. Je l’ai cultivé pendant longtemps, parce que j’ai grandi avec cette culture-là et que j’y ai vécu pendant des années. Mais aujourd’hui, ce n’est plus du tout un pays qui me fait rêver. L’année dernière, j’ai fait un grand road trip dans le Midwest parce que j’avais envie de me confronter pour des recherches personnelles à l’Amérique trumpiste, white trash comme on l’imagine vue d’ici. C’est évidemment plus complexe que ça, mais c’est comme si ce voyage était une sorte d’au revoir à mon rêve d’adolescent qui a grandi dans les années 90 avec les films de Spielberg. En plus, ça s’est super mal fini puisque je me suis fait mordre par une araignée et que j’ai failli perdre ma jambe. Donc le signe était clair, il fallait que je parte.
H.B. : Vous croyez aux signes ?
W. : Je crois qu’il faut donner du sens aux signes. Parfois la vie n’a pas de sens et c’est intéressant d’utiliser ces événements-là comme des signes.
H.B. : Alors revenons aux icônes françaises : où en êtes-vous de votre collaboration avec Mylène Farmer ?
W. : Mylène, c’est une rencontre très forte. C’est une personne qui est très importante dans ma vie aujourd’hui. Là où elle m’inspire le plus, c’est par des valeurs comme la discrétion, le travail, l’intransigeance sur la nature du son, sur la nature de l’humeur. Elle a la force de refuser de devenir un petit monstre entrepreneurial comme on le demande beaucoup aux artistes aujourd’hui, notamment avec les réseaux sociaux, les contenus incessants, etc. Pendant longtemps, j’ai complexé sur la nature mélancolique de ma musique. Mais quand j’essayais de sortir de la mélancolie, je n’étais pas à l’aise avec ce que ça donnait, j’avais l’impression de me pervertir. Et c’est en travaillant avec des artistes comme Hideo Kojima ou Mylène Farmer que j’ai compris que ce qui compte, c’est de travailler avec des gens qui comprennent ton langage. Parce que même si ma musique peut donner autant envie d’être un héros que de boire un coup au fond de son lit en regardant un film triste, ma pente intime est quand même plus du côté de la nostalgie et de la mélancolie.
“J’ai essayé pendant longtemps de lui donner du sens après coup, mais la réalité, c’est que Woodkid est un pseudo nul qui me colle aux baskets.”
H.B. : Justement, quel a été le moment le plus heureux de votre vie, et le moment le plus triste ?
W. : Le plus heureux, c’est assez évident : c’était à Santiago, au Chili, avec Yelle en 2007. On était en tournée ensemble là-bas et on a vécu un moment de grâce avec une bande de potes géniale qui s’appelle Fauna Producciones. Ils nous ont emmenés sur une colline située au milieu de la ville pour faire un barbecue en fin d’après-midi. Il y a eu un alignement. On a bu du vin, on était avec ces gens qu’on ne connaissait pas mais qui étaient extrêmement accueillants... Il y a eu une sorte de high total – sans prendre de drogues, je précise – et on s’est tous mis à danser dans les montagnes. J’y repense souvent, je me souviens de tous les détails de ce moment.
H.B. : Et le plus triste ?
W. : C’est forcément lié au décès de gens qu’on a beaucoup aimés. La première fois que j’ai été confronté à la mort, j’étais enfant : j’ai perdu un chat. J’ai été tellement triste pendant des jours et des jours que je me souviens que ma mère a fini par me dire : “Mais qu’est-ce qu’on peut faire pour que tu ailles mieux ?” J’ai répondu : “Que le chat revienne.” Mes parents m’avaient dit qu’il s’était perdu mais je crois plutôt qu’ils l’ont retrouvé écrasé. J’ai encaissé des choses bien plus dures depuis, mais je citerais cette première confrontation à la mort.
H.B. : Qu’est-ce qui vous angoisse aujourd’hui ?
W. : De rendre les gens malheureux. Quand on est comme moi, dans une position de privilège, il faut savoir ne pas en abuser, traiter les autres avec respect, maîtriser son ego. Ma carrière ne m’angoisse plus vraiment parce que j’ai eu ma part du gâteau. Ça pourrait s’arrêter aujourd’hui. Je suis très en paix avec ça, ce qui n’était pas le cas il y a encore quelques années. Je fais beaucoup les choses par plaisir désormais. Je souhaite à beaucoup de jeunes artistes avec qui je travaille d’en faire autant. J’en vois beaucoup dans une recherche de succès avant même d’éprouver du plaisir.
H.B. : Est-ce que vous vous souvenez de la façon dont est né le pseudo Woodkid ?
W. : C’était à l’époque de MySpace, j’avais fait des petites maquettes qui ont tout de suite eu beaucoup de succès. J’ai enchaîné par des concerts et ça a commencé à marcher sans que j’aie vraiment pris le temps de réaliser que ça allait devenir mon blaze de musicien. Avec le recul, ce n’est pas forcément un nom que j’affectionne spécialement. Je le changerais si je pouvais. J’ai essayé pendant longtemps de lui donner du sens après coup, mais la réalité, c’est que c’est un pseudo nul qui me colle aux baskets.
H.B. : Dans tout ce que vous avez fait, de quoi êtes-vous le plus fier ?
W. : Je suis extrêmement fier de ce disque pour Hideo Kojima. C’est un album radical qui est exactement ce que j’ai envie de faire, et qui me ressemble beaucoup dans sa bipolarité. Je suis également fier de la liberté que m’a offerte Nicolas Ghesquière chez Vuitton. Je pense notamment au titre On Then and Now en duo avec Jennifer Connelly, qui n’est pas le plus connu mais selon moi l’un des plus aboutis.
H.B. : Qu’est-ce que représente cette collaboration de dix années avec Nicolas Ghesquière ?
W. : Pour moi, il est l’un des plus grands génies de la mode actuelle. Sa longévité est surréaliste dans cette industrie, ça impose un respect fou. On aime ou on n’aime pas ce qu’il fait, mais c’est un artiste qui cherche constamment à réinventer des langages, des architectures, des textures. De lui, j’ai appris l’idée de déconstruction qui a beaucoup nourri ma musique.
H.B. : Où en êtes-vous de votre désir de cinéma ?
W. : Assez partagé. D’un côté, il est toujours là, j’ai des tas d’idées dans des tiroirs. Et en même temps, j’ai passé les 40 ans et n’ai plus envie de faire les choses simplement par défi. Comme je le disais, j’ai eu beaucoup de succès, quelque chose est apaisé en moi sur ce plan-là. Je ne ressens plus le besoin de prouver des choses au monde ou à moi-même. J’ai plutôt envie de faire les choses dans le plaisir avec des gens que j’aime. Je sacralise vraiment le cinéma, alors quand je vois d’autres qui s’y lancent à mon âge et qui se vautrent lamentablement, ça me fait douter. Je ne me permettrais jamais d’y toucher si je pensais que je n’avais rien à apporter. Mais pour l’instant je questionne encore ça...
H.B. : Imaginez un dîner idéal où vous pourriez convier quatre personnes, même disparues. Qui inviteriez-vous ?
W. : J’inviterais Stanley Kubrick, Mylène Farmer, David Lynch et Thom Yorke. Et comme j’adore cuisiner, je les recevrais chez moi et leur ferais des pâtes. Des carbonaras ou, s’il y a un végétarien dans le lot, des cacio e pepe (fromage et poivre).
Woodkid, bande originale de Death Stranding 2: On the Beach, de Hideo Kojima, disponible le 26 juin.
Article paru dans le magazine Harper's Bazaar des mois de juin-juillet 2025.